Impossible Inventaire

Le 2 octobre 2017

Photos : Cécile Langlois – Textes : Thierry Frer
Un reportage du magazine Rêves d'Intérieurs Loire Atlantique #12

Eric et Armelle, collectionneurs passionnés, manient avec virtuosité oppositions et contrastes, créant ainsi des chocs esthétiques successifs étudiés. « Tout est dans le détail ; nous fonctionnons au coup de cœur. Notre seul fil directeur est le plaisir.» D’origines géographiques et d’époques différentes, la mixité des œuvres et des objets transfigure cet appartement nantais classique du XIXe siècle. Ici, l’ostentation n’est pas de mise : des voilages de chez Lelièvre font écho à des rideaux en simple toile de bâche. Une chaise Ikea voisine sans complexe avec un authentique siège Hoffmann. La superbe paire de fauteuils Art Déco Streamline de cuir et d’acier chromé est de forme paquebot.
Le meuble bas à deux vantaux Mrs Daisy Gouaille de la plasticienne nantaise Céline Bodin, commandé à l’origine pour dissimuler
les éléments de la Chaine HI FI d’Eric, s’est finalement reconverti en simple desserte. Avec sa table basse botanique, l’artiste revisite la feuille de cannabis à la manière des planches illustratives des vieux dictionnaires.
Les choix d’Eric et Armelle sont spontanés mais assumés : « Nous avons préféré accrocher une vanité du peintre nantais Philippe Cognée parce que ce travail au fusain ne correspond pas aux standards de son œuvre. » précise Eric. Le choix résolu et subtil des couleurs des murs fait partie intégrante de l’atmosphère de chaque pièce de l’appartement : gris pour le salon, jaune vif pour la salle à manger, violet dans la cuisine, vert foncé pour une chambre et chocolat dans le boudoir d’Armelle. Ce qui pourrait paraître un excès de couleurs contribue en fait à donner une ambiance plus intime.

Hétéroclicité étudiée

Un lustre italien asymétrique en verrerie provenant de la maison Blanchet Dhuismes dialogue harmonieusement avec les éléments multicolores qui composent le salon. Cette hétéroclicité étudiée offre au regard de nombreuses curiosités comme la composition florale en timbres poste assemblés réalisée avec minutie par un artiste inconnu en 1927. On remarque à gauche de la porte de la salle à manger l’oblongue sculpture de l’Argentine Laura Lio installée à Madrid. Elle fait écho à la couronne de feuilles de laurier de Bernadette Chéné. La pièce est bien gardée par la paire de guerriers Xian : un général et un soldat. Ces colosses de terre cuite sont les fidèles reproductions de deux des 8000 statues qui composent le mausolée de l’empereur chinois Qin, classé patrimoine de l’UNESCO. Enthousiasmés par la visite de ce fabuleux tombeau datant de 910 avant JC, nos collectionneurs n’ont pas manqué d’en rapporter ces souvenirs.

Contrastes de cultures et pièces uniques

La salle à manger solaire sert d’écrin à de nombreuses œuvres provenant d’horizons variés. Au-dessous de l’hypnotisante toile de l’artiste espagnole Lita Mora, le décor de l’enfilade peinte s’inspire librement du dessin original Alice Narcisse ornant les assiettes d’un service de faïence de Gien. Comble du raffinement, le décor est également reproduit à l’intérieur du meuble.
Entre les deux crédences jumelles rouges et géométriques, trône une magnifique console d’applique en cornes de vache du designer sénégalais Babacar M’Bodj Niang également créateur de deux chaises que l’on peut admirer dans le boudoir d’Armelle.
L’œil est irrésistiblement attiré par la superbe table aux pieds d’aluminium remarquablement fuselés en spirale. Son créateur, le designer nantais Pascal Launay, a eu la géniale idée d’intégrer à son plateau d’érable de petits plots d’aluminium amovibles en guise de repose-plat.
L’éclairage indirect de la pièce est diffusé par un exemplaire du célèbre lampadaire Orbital Terra de Ferruccio Laviani ainsi que par la paire d’appliques en porcelaine Bernardaud de Limoges créée par Olivier Gagnère également auteur des lampes de chevet de la chambre à coucher. L’allégorique porte-manteau en fonte de l’entrée est l’œuvre d’un fondeur de Charleville Mézières en hommage aux soldats tombés au front pendant la guerre de 1870. Un soldat mourant dans les plis du drapeau français est finement représenté sur la base de l’objet. Les pièces muséales distribuées par le long couloir ne sont pas avares de surprises telles qu’une table Knoll, remaniée, au plateau originellement de tôle avantageusement remplacé par de la loupe d’orme. Le canapé Plum des Frères Buroullec voisine avec du mobilier de famille design des années 1960. Aux murs, un éventail de toiles de différentes époques et provenances : on peut entre autres y admirer le sénégalais Denis Gomis, le nantais Khaled Benfredj, l’américaine Jean Meisel et le photographe malien Adama Kouyaté.
Les surprenantes têtes de vaches posées au sol du cubain Saitel Brito rappellent la vaine tentative des dirigeants cubains d’importer des vaches hollandaises lorsque ses habitants manquaient de lait. Le socialisme scientifique a eu du mal à s’acclimater sous les tropiques. L’androïde androgyne Gaston de Marc Sadler à la poitrine métallique mobile sert de valet de nuit aux maîtres de maison qui peuvent se reposer confortablement dans le grand lit habillé d’un bogolan du Mali créé par Bobacar Doumbia.
La collection est évolutive et ses propriétaires au goût raffiné et éclectique sont perpétuellement à l’affut de nouveaux trésors. Acquisitions qui impliquent souvent une reconfiguration de ce lieu de vie foisonnant, muséal et audacieux, dans l’esprit des cabinets de curiosités.

Têtes de vaches de Saitel Brito et chaises de Babacar M’Bodj Niang pour le boudoir «chocolat» d’Armelle.

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